Mélanie Vincent

Texte de Septembre Tiberghien, paru dans la revue bruxelloise L’art-même, numéro 67 (novembre 2015) 

Text by Septembre Tiberghien, published by the Belgian art journal L’art-même, number 67 (november 2015) 

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Double page dans la revue belge VILLAS, numéro 91 (1er semestre 2016)

Double page in the belgian periodical VILLAS, number 91 (1st semester of 2016)

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Territoires accidentés, reliefs et cratères ridant la surface vierge d’un paysage, Mélanie Vincent travaille l’espace et sa représentation à travers ses plis, ses sinuosités. Lorsque la ligne droite se tord pour entailler l’horizon, le sujet se dresse pour faire obstacle au regard, créant des moments de perceptions troubles où l’œil se trouve face à une forme fuyante, un trou dans la vision qui vient retranscrire la persistance d’un invisible. Les images que l’artiste sculpte, dessine, grave ou photographie, construisent une orographie fantasmatique, méticuleusement creusée, où l’organique se confond avec le feint. Ces images métaphoriques de montagnes ou de cratères sont des formes affectées, alimentées par de nombreuse lectures de romans et récits de voyages, de souvenirs d’enfances, formes obsessionnelles, tourmentées par « l’appel vertigineux de la profondeur », par ce « trou originaire » à l’intérieur duquel le regard pourrait s’abîmer pour peut être disparaître.

Clara Guislain

2012

Hilly terrains and craters rippling the surface of the landscape, Melanie Vincent sculpts space and its representation through its folds and curves. When the straight line twists and cuts the horizon, the subject rises and blocks the view, disturbing the perception, where the eye faces an elusive form, a hole in the vision which transcribes again the persistence of the invisible. The images the artist sculpts, draws, etches or photographs, construct a fantastical orography, meticulously gouged, where the organic merges into the feigned. These metaphorical images of mountains or craters are affected forms, fed by numerous readings of novels and travel books, of childhood memories, of obsessional forms, tormented by the “dizzying depth call”, this “native hole” into which the gaze would sink and maybe disappear.

Clara Guislain

2012

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Mélanie Vincent s’inspire de littérature et particulièrement de récits de voyage, parmi eux Le Mont Analogue de René Daumal, relatant la découverte puis l’ascension par un groupe d’amis de la montagne mystérieuse. Mystérieuse et fascinante car elle relirait la terre à l’au-delà. Malheureusement l’auteur mourra avant d’avoir achevé son œuvre, abandonnant ses personnages au beau milieu de leur expédition. Incomplet, ce roman décrit pourtant justement le but de ce voyage, qui n’est ainsi pas tant l’arrivée, le sommet, mais bien le voyage lui-même.

Cette idée qui consisterait à créer les conditions d’une expérience davantage qu’un objet autonome n’est pas étrangère à la démarche de Mélanie Vincent. Tout comme le motif de la montagne – relief qui se détache parfaitement du paysage, mais qui ne peut cependant s’appréhender totalement. La montagne se dérobe. Les œuvres ici aussi.

L’expérience que l’artiste propose est celle de la perception. À titre d’introduction à son travail, elle évoque le phénomène du point aveugle. Très brièvement il s’agit, d’une part infime, manquant à l’image que nous recevons – une toute petite portion de notre rétine étant dépourvue de photorécepteurs – et que le cerveau reconstitue.

Cette part manquante, cette zone de trouble, l’artiste tente de la traduire notamment à travers des dispositifs lumineux qui viennent généralement traverser littéralement l’image présentée (des cartes postales ou des posters de paysages montagneux) et éblouir en partie le spectateur curieux. En perturbant ainsi la perception, elle ouvre un nouvel espace de projection (au sens propre ?), dans lequel les images s’émancipent. Leurs surfaces fendues (on pense aux toiles de Lucio Fontana), elles s’engouffrent dans l’espace opaque de l’invisible.

L’artiste explore par ailleurs le potentiel d’autres matériaux, dont les plaques de bois et d’aluminium qu’elle utilise à la fois comme support d’exposition de ses images (les plaques de contreplaqué présentées par exemple inclinées contre le mur) mais aussi comme motif, pour leurs qualités propres. C’est ainsi qu’elle souligne au stylo pyrograveur les nervures du bois, ou qu’elle polit et martèle des feuilles d’aluminium. Émergent ainsi du corps même de la matière, marqués au marteau ou encore brûlés, des paysages fragmentaires et dispersés, qui investissent, comme rhizome embryonnaire, l’espace de l’exposition. Le voyage ne fait que commencer.

Solenn Morel

2012

Melanie Vincent draws her inspiration from litterature and more particularly from travel tales, amongst them, Mount Analogue by Rene Daumal, recounting the discovery followed by the ascent of a mysterious mountain by a group of friends. Mysterious and fascinating because it links the earth to the hereafter. Unfortunately the author died before finishing his book, abandoning his characters in the middle of their expedition. This incomplete novel describes however precisely the purpose of this trip which is not so much the arrival, the summit, but rather the journey itself.

This idea which consists in creating the conditions of an experiment, rather than an independent object is no stranger to Melanie Vincent’s artistic method. Like the mountain’s pattern – relief standing out perfectly in the landscape but which cannot however be grasped entirely. The mountain eludes itself. As does the artwork here.

The artist proposes to experiment with perception. As an introduction to her work, she refers to the blind spot phenomenon. Briefly, it is the tiny spot, missing from the image we receive – a small part of the retina being without photoreceptors – that the brain reconstitutes.

The artist attempts to convey this missing part, this area of disturbances, in luminous displays generally coming through literally the exhibited image (postcards or posters of mountainous landscapes) and blinding partly the curious spectator. By disturbing the perception, she opens a new projection space (in the literal sens ?) in which the images liberate themselves. With their cracked surfaces (one thinks of Lucio Fontana’s canvases), they step into the opaque space of the invisible.

In addition, the artist explores the potential of other materials, such as wood planks and aluminium plates that she uses like an exhibition support for her images (the wood planks are displayed for example leaning against the wall) but also like a pattern, for their own qualities. Thus she underlines the veins in the wood with pyrography, or polishes and beats aluminium plates with a hammer. Fragmentary and dispersed landscapes appear from the very substance of the material, marked with a hammer or even burnt ; landscapes that spread throughout the exhibition space, like an embrionic rhizome. The journey is only begining.

Solenn Morel

2012

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